Rencontres du bouddhisme & de l'Occident : bilans polémiques, hypothèses & fictions...

                   



Néo bouddhisme & Scandales

Il semble bien qu'il y ait quand même beaucoup moins de scandales en Occident qui éclaboussent les communautés theravada que les communautés lamaïstes. Les moines theravada s'en plaignent d'ailleurs, car les faits divers de certains "maîtres" vajrayana nuisent à la bonne image du bouddhisme en Occident.
De même, il n'y a pas de problèmes en général avec les communautés à fort enracinement asiatique, issues d'Asie du Sud-Est, du Vietnam par exemple, comme celle des Pruniers dans le Sud-Ouest de la France pour ne citer que celle-là. Non seulement ces personnes vivent leur culture et leur héritage dignement mais aussi tranquillement.

Les scandales que vous avez découverts grâce à l'Internet ne doivent pas éclabousser toutes les communautés bouddhistes qui sont ni plus ni moins vertueuses que la société dont elles sont des reflets. Les faits racontés concernent quelques individus, et ne doivent pas produire d'amalgame infondé.
Cependant le mérite de ces anecdotes peu édifiantes et de relativiser la passion spirituelle, de la tempérer, de montrer la complexité du social tantrique.
Quand on se promène dans une ville, dans les rues, chacun fait attention à son sac et à sa carte de crédit. De même il est nécessaire d'exercer un discernement et une attention maintenue aussi dans les enclos du tantrisme bouddhique.
Ce n'est pas parce que le porche est passé que le comportement y est soudainement exemplaire. On y retrouve les mêmes difficultés sociales, psychologiques qu'ailleurs, sans doute amplifiées. N'étant pas prévenus, ou croyant que c'est inimaginable, les sympathisants sont plus exposés qu'ailleurs. C'est la candeur des enthousiastes qui les expose, bien plus que la malice discrète de quelques habitués.
Disons que cette atmosphère de don de soi et d'aspiration sincère pourrait devenir un terrain de prédilection pour de très rares prédateurs qui s'affubleraient des signes évidents de la bénignité. A partir du moment ou le visiteur reste sur ses gardes, il ne court pas plus de risque qu'ailleurs, disons pas plus de risque qu'une jeune fille en mini-jupe marchant seule dans un quartier sensible la nuit.

Les Tibétains de la jeune génération qui connaissent la langue anglaise nous informent des dérives de leur tradition religieuse sans grand ménagement. Leur ton est souvent plus sévère que celui de la critique Occidentale. Voici ce que dit Tenzin Wangyal des tulkous, ces célèbres réincarnations de lamas :

« Nombre de nos tulkus (lamas réincarnés) sont capables de faire ce que Siddhartha Gautama (le bouddha historique) était incapable de faire - ils concilient très facilement leurs vies de luxe et de privilèges avec la pauvreté et la souffrance visibles hors des murs de leurs palaces. En fait, beaucoup préfèrent s'isoler eux-mêmes en restant dans leurs cocons confortables. Une fois reconnu, un jeune tulku hérite d'un labrang, ou domaine, consistant en propriétés, serviteurs et trésor. Il peut gaspiller ces ressources ou bien utiliser son aura religieuse charismatique pour générer une grandeur personnelle et amasser toujours plus de pouvoir mondain. Beaucoup de Tibétains perçoivent les tulkus comme des marchands de bouddhisme tibétain entreprenants, tels ceux qui savent vous convaincre que le diamant que vous tenez dans la main est un morceau de verre, que vous pouvez le jeter, et qui, une fois que vous avez tourné le dos, le ramassent, le nettoient et le mettent dans leur poche. »

Il faut découvrir le texte intégral de l'article :

http://www.buddhaline.net/annuairedubouddhisme/tibet_verite.html pour comprendre quelles sont selon l'auteur les quatre principales faiblesses du bouddhisme tibétain. L’article a été traduit par Sandrine G. est mis à disposition sur leur portail par notre confrère @nnuaire du bouddhisme.

Ancien élève du Tibetan Children Village, Tenzin Namgyal vit actuellement aux Etats-Unis. Il fait parti de l'équipe de direction de l'association Students for a Free Tibet.





'Faut-il se confier à un "gourou" ?'

Je crois que la réponse est contenue dans la question. Je ne vous donnerai qu'un exemple, celui de June Campbell. Ellle a raconté son histoire dans un très beau livre paru en 1996 (relié) et réédité en 2002 (broché) sous le titre Traveller in Space: Gender, Identity and Tibetan Buddhism [Voyageur de l’espace : sexe, identité et bouddhisme tibétain], Athlone Press. Elle était l'interprète du très regretté Kalou Rinpoché. Ce moine est sans doute l'un des plus vénérés du tantrisme bouddhique. Etant directement à son service, elle ne souffrait pas de la pression des échelons intermédiaires souvent très perceptible et dérangeante dans ces écoles. Elle était donc dans des conditions parfaites pour faire un beau voyage spirituel au service de ce très digne moine. Cependant, il lui fallut, raconte-t-elle dans son livre paru en anglais, accepter les relations sexuelles que le maître exigea d'elle (il était un "chaste" moine portant la robe et visiblement astreint à leurs voeux), puis les relations sexuelles avec l'un de ses proches, un parent à lui, c'est à dire sans doute une forme simple de la polyandrie répandue dans les cultures himalayennes. Enfin une deuxième maîtresse beaucoup plus jeune fut introduite dans cette intimité des deux hommes et June dut accepter la nouvelle venue (qui mourut d'ailleurs prématurément).

A l'issue de l'expérience, c'est à dire après la mort du vénérable, June mit je crois près de quatorze années avant de pouvoir se résoudre à raconter son histoire. Et ce n'est pas un merveilleux voyage qu'elle raconte, mais l'histoire d'un douloureux secret. Les deux hommes ayant exigé d'elle l'absolu secret sur ces relations qui auraient terni l'image du maître si elles étaient venues à la connaissance des disciples, June se sentit selon ses mots "abused", abusée, et mit longtemps pour se reconstruire.

Kalou était sans doute le moine le plus réputé en Occident dans son école. Il était reconnu comme un véritable bodhisattva par tous. Le voyage de sa disciple fut cependant décevant. Imaginez donc ce que cela doit être que de suivre aveuglément des maîtres moins accomplis, de moindre exigence ou de moindre expérience...

Bien que le livre de June Campbell ne soit pas disponible sur Internet (il est protégé par les lois sur le copyright), il peut être commandé sur Amazon à cette adresse. En voici une très brève citation pour information :
"Que pensait la femme du lama? Je sais que l’Inde et le Tibet sont un monde différent. On m’expliqua qu’avoir des rapports avec une très jeune femme était une ‘ pratique de longue vie ’ qui donnait de la force au lama. Les hommes puissants l’ont toujours cru et en Asie les personnalités tant religieuses que politiques ont toujours agi ainsi. [...] On me dit ensuite que, dans une société encore féodale comme le Tibet, c’était un honneur pour sa famille. Ils étaient probablement pauvres et maintenant, ils faisaient partie de l’entourage du lama; tous allaient être mieux traités. Pourtant, je m’interrogeais encore au sujet des jeunes filles. Qu’en pensaient-elles? J’ai parlé à de nombreuses femmes occidentales qui avaient couché avec leur lama. [...] Mais aucune d’entre elles ne décrit cela comme un enseignement; il n’y avait rien de tantrique dans tout cela. Le sexe était pour le lama, pas pour elles."

Des extraits en anglais sont également disponibles actuellement sur cette page d'un forum.
En voici un pour information : "The power of that particular system lay in the hands of men who themselves had often been traumatized by unfortunate childhood experiences which separated them from their families, and in particular their mothers. [...] The kinds of yearnings which these young boys must have felt would have been doubly taboo in the environment of the monastery, especially where the monks of a lower status than the tulku dealt with their passions by viewing women as inferior and unclean. [...].
These kinds of experiences, in which feelings for women were habitually channeled underground in an openly masculine environment, meant that the tulku became accustomed to associating women with secrecy, and later, when opportunities for sexual liaisons arose, whether in the context of Tantric practices, or quite simply as an expression of their own longings, they already perceived this kind of liaison as a norm."
(excerpt from June Campbell, Traveller in space.)

J'espère que cet exemple permettra un peu mieux de répondre effectivement à la question intéressante :
d'où vient cette nécessité de s'en remettre à un "guru" ?

Le dalaï lama a d'ailleurs encouragé explicitement les disciples occidentales abusées ou violées à se saisir de la presse pour faire connaître les risques. Un atelier international, ou plutôt une réunion de crise, a même été organisée à Dharamsala autour de ces questions par Sa Sainteté qui a bien compris qu'il fallait balayer devant sa porte.


Amalgame ?

Se pose alors la question de l'amalgame entre diverses sortes de bouddhismes, en particulier bouddhisme de tradition himalayenne et bouddhisme au sens général.

 Il se trouve que le bouddhisme tibétain est aujourd'hui sans doute la forme la plus répandue de bouddhisme pour les nouveaux convertis.

Je veux dire par là que si les descendants des migrants d'Asie du Sud-Est sont majoritairement de tradition Theravadin, voire parfois Zen pour certaines écoles vietnamiennes, les Français de souche et plus généralement les Européens ont plutôt adopté les formes tibétaines du bouddhisme.

L'amalgame est du fait, d'une part, des adeptes du tantrisme bouddhique qui se réclament du bouddhisme, je dirais du bouddhisme tout court, et qui semblent compter beaucoup sur cette reconnaissance pour asseoir leurs traditions en Occident. Cet amalgame est aussi du fait, d'autre part, du grand public qui connaît encore assez peu la pluralité du bouddhisme et pour qui ces nuances ne sont pas très explicites ni pertinentes.

Il est donc inévitable que le grnd public ne perçoive pas bien cette ambiguïté, puisque tout est fait dans les rangs de ses promoteurs pour que le bouddhisme tibétain soit, vu de l'extérieur, indifférencié et apparaisse comme une tradition naturelle, évidente, intégrante du bouddhisme. D'ailleurs les congrégations de tradition himalayenne enregistrées au bureau central des cultes sont généralement présentées comme des monastères bouddhistes plutôt que comme des lamaseries. Et le dimanche lors les émissions télévisées consacrées aux diverses religions, le bouddhisme tibétain se partage fraternellement l'antenne avec d'autres écoles bouddhistes. "L'amalgame", s'il existe est donc dans les faits.

Maintenant, au sujet de la confusion des genres entre tantrisme bouddhique et bouddhisme, je peux répondre à titre personnel que je la regrette. En effet, elle n'est pas en faveur d'une information équilibrée et sereine sur le bouddhisme. Cette confusion des écoles nuit sans doute aujourd'hui aux communautés qui ont toujours été raisonnables et attentives à ne pas jouer sur la fascination pour les gourous, ni sur les grandes initiations publiques payantes ou sur les rituels dinatoires avec force bière, vin, pizzas et poulet roti.

Des communautés bienveillantes et paisibles

Je n'ai pas entendu parler de scandales ni de dérapages dans les écoles Theravadin issues de la communauté asiatique française. Il semble bien qu'il n'y ait pas de vrai problème dans ces communautés, du moins rien qui atteigne sérieusement la rubrique des faits-divers. Et souvent il arrive que des enseignants et des pratiquants de tradition Theravadin doivent se démarquer du bouddhisme de tradition tibétaine, compte-tenu de la réputation sulfureuse que certains "maîtres" himalayens ont pu ici ou là donner, hélas, à tout le bouddhisme lorsqu'il sont eu des déboires avec la justice ou avec l'opinion publique.

Enfin, pour conclure ce développement, le bouddhisme s'il existe en effet sous forme de textes, s'évalue aussi à ses fruits, c'est à dire selon les expériences qui sont tentées en son nom, en particulier en Occident.
Une doctrine qui serait simplement textuelle peut évidemment être parée de toutes les qualités, comme une utopie qui ne serait jamais éprouvée dans la pratique.
Mais il est clair qu'en prenant le risque de fonder des communautés, des groupes, des congrégations au nom du bouddhisme sous ses diverses formes de transmission, nos contemporains ont pris un gros risque : celui de révéler, de montrer, d'exposer cette belle doctrine dans sa réalité quotidienne, dans ses exemples parfois décevants, dans ses limites sociales, et aussi peut-être dans ses dérapages institutionnels. Mais pouvait-on en faire l'économie ?

Il semble que, demain, nos contemporains seront plus informés, car ils auront sous les yeux la mise en application de ces nobles déclarations contenues dans les textes attribués au bouddha, ou colportées par les enseignants asiatiques.
Il est clair qu'une part de désenchantement est inévitable, comme cela fut le cas avec le catholicisme qui n'a pas toujours bien résisté à l'épreuve du temps et de la pensée critique.
Il est pensable qu'il puisse en être de même pour des bouddhisme réels, des bouddhismes de groupe, institutionnels. Il est même probable que cette exposition a déjà bien commencé et qu'on n'en est plus à l'époque de premiers enthousiasmes européens, mais déjà à celle des premiers bilans. Ils sont contrastés, parfois déçus, et l'Occident n'a pas fini de découvrir ce qui se cachait, pluriel et complexe, derrière les apparences...



De plus en plus de témoins

Je crois qu'on ne peut pas faire à qui que ce soit le procès d'intention d'être "pour" ou encore moins "contre l'enseignement du bouddha". Nous sommes de simples témoins qui rendons comptes de faits et d'informations et qui discutons surtout pour les comprendre.
 Et si, ici ou là, le tantrisme bouddhique est quelque peu désacralisé, voire un peu "dédoré" dans les anecdotes et les exemples cités, c'est du fait des promoteurs trop pressés qui se sont retrouvés un jour dans la rubrique "scandales" ou "faits-divers" ! Les meilleurs détracteurs de cette tradition en sont donc des "adeptes" et des "gourous" qui aboutissent à ces excès, qui ont pris des voies sans issue, ou qui ont franchi la ligne blanche de la loi. Ce sont eux qui produisent cette image "contre le bouddhisme.

Quant à nous, nous ne faisons qu'en rendre compte, et nous désoler parfois de cet état de fait, mais ce n'est jamais de gaité de coeur. Informer est sans doute la seule chose à faire, de manière à ce que nos contemporains puissent éviter quelques difficultés, quelques déceptions et quelques regrets, un peu plus tôt. Ne rien dire quand on est informé serait coupable et guère responsable. Cela est fait aussi pour les éventuels sympathisants du bouddhisme plus jeunes, afin qu'ils ne se laissent pas trop leurrer par les formes collectives les plus séduisantes, lorsque leur contenu réel diffère de leur apparence flatteuse.

Et si le maniement délicat du verbe dans sa spontanéité aboutit parfois à l'humour sur certaines pages, il vaut mieux cela que la langue de bois ou que le silence complice.

Dharma signifie aussi vérité. Parler, révéler, exposer, et informer aussi tôt que possible est donc douloureux, nous le savons, pour ceux qui tiennent beaucoup à l'image de leur tradition, mais c'est un moindre mal et c'est un mal nécessaire non pas pour éviter les dérapages toujours possibles dans un groupe organisé (car un forum n'empêchera rien), mais surtout pour éviter que certains de nos contemporains se laissent séduire, puis se laissent attraper par leur ignorance des faits.

Le bouddhisme s'il veut éviter le piège des dérives sectaires doit accepter la transparence sur la diversité de ses pratiques. Le silence qui prévaut aujourd'hui parmi ses sympathisants (et qui va hélas de pair alors avec un repli, voire une crispation communautaires) fait le jeu de ceux qui ont quelque intérêt à cela, c'est à dire - pour dire les choses sans détour - à quelques personnes qui ont fait de ce sacerdoce un fond de commerce, voire une activité lucrative.



Un avis autorisé

Voici à ce sujet un extrait d'un entretien avec S.S. le Gyalwa Drukchen. C'est un célèbre enseignant asiatique qui s'exprime. Il dirige la branche portant son nom (Drukpa Kagyu) d'une grande lignée himalayenne. Il s'exprime sans langue de bois dharma comme un témoin légitime, vraiment à l'intérieur de ces traditions qu'il connaît parfaitement bien :

" [...] Certains maîtres dont j'ai entendu les enregistrements ou dont j'ai lu les livres font encore pire : ils donnent de mauvais conseils et enseignent avec une volonté de manipulation afin de s'assurer une réputation... lucrative. Ils programment de grandes initiations, proposent des activités alléchantes et font beaucoup de publicité afin d'obtenir de l'argent, d'être célèbres, d'acquérir du pouvoir. Tout cela est très superficiel et très négatif. [...] Les pires sont ceux qui cherchent à manipuler, ils vous détruisent et vous privent de toute votre énergie simplement par amour propre. Les Européens ont vraiment besoin de maîtres authentiques. Bien sûr, il y en a beaucoup. Malheureusement, des Occidentaux, mais aussi des Orientaux, je ne sais pas pourquoi, se sont engagés dans une mauvaise direction. Montrer un mauvais chemin incite beaucoup de gens à s'y engager. C'est un comportement que je ne comprends pas et c'est vraiment dommage. Peut-être est-ce le signe de notre époque sombre. On peut le vérifier aux USA. Montrer le chemin authentique n'attire personne mais se mettre en valeur ou exagérer un peu, essayer de manipuler, font se précipiter les foules. "

S.S. le Gyalwa Drukchen, extrait d'un entretien de 1994. Les propos de Sa Sainteté ont été recueillis par Thierry Truillet et publiés dans Sangha Journal


Quand le bouddha ne sourit plus, ou plus guère...

C’est parfois l’impression qu’ont désormais les Occidentaux qui visitent certains « centres du Dharma » où s’affichent des images grimaçantes de « protecteurs courroucés », ou qui dans d’autres écoles encore, rencontrent des sympathisants au discours simplifié et formaté, comme sous influence d’une « langue de bois dharma » conditionnante.

Les années 80 encore expérimentales, où l’on picorait d’une école de méditation à l’autre, où l’on découvrait les maîtres asiatiques et où l’on s’amusait vraiment en vivant l’aventure spirituelle sont bien loin. C’était l’âge d’or du bouddhisme en Europe, ses années glorieuses, où l’on se prenait déjà à rêver de nirvana, voire à imaginer que son enfant serait la réincarnation d’un célèbre lama tibétain défunt, comme dans le scénario du film de Bertolucci « Little Buddha ». La déception, on le devine, fait partie du chemin…

Mais les maîtres de sagesse âgés, expérimentés, car ayant été confrontés aux éléments naturels, à la pauvreté endémique, voire à l’épreuve de l’exil ont disparu. Cette génération solide et à l’esprit forgé à l’école de la vie, comptait encore de vrais ermites, des méditants raisonnablement détachés de l’argent et des biens matériels. Mais ces derniers se sont éteints, parfois récemment. Pour le seul bouddhisme de tradition tibétaine : Kalou Rinpoché, Pawo Rinpoché, Dilgo Khyentse rinpoché, Kempo Toubten, lama Guendune et Bokar Rinpoché pour ne citer que quelques exemples sur le territoire français. Nous y reviendrons dans quelques paragraphes.

La relève est-elle vraiment assurée ? Chacun répondra à sa manière, sans doute. Les nouveaux maîtres nous ressemblent beaucoup, et parfois jusqu’à la caricature... Avec lunettes de soleil, voyages en classe affaire, séjours dans les hôtels cinq étoiles et carte American Express Gold… Certains ne peuvent plus nous faire croire désormais qu’ils sont des ermites illuminés sortant de leur grotte. D’autres sont devenus des experts du marketing spirituel et de sa jet-set internationale, quand ils ne s’affichent pas au guidon d’une Harley Davidson, comme ce moine, supérieur d’une congrégation religieuse européenne.

Les communautés changent rapidement pour fédérer les disciples. En l’absence d’exemples rassurants, de vrais guides de vie, d’exemplarité vivante et quotidienne, les sympathisants les mieux informés désertent aujourd’hui leurs enceintes devenues vides de l’ancienne sagesse. Beaucoup des anciens, les plus expérimentés, l’ont déjà fait, discrètement et sans commentaires.

Dans cette désaffection, la tentation pour des communautés est devenue très forte de restructurer le bouddhisme comme une idéologie, comme une rhétorique, afin de rencontrer le marché émergent des adeptes des nouveaux mouvements religieux, c'est-à-dire un public moins informé, plus crédule et en recherche d’une autorité plus que d’une découverte personnelle. Les écoles du néo bouddhisme pêchent aujourd’hui les adeptes sur le même marché que les sectes, celui de la soumission à l’autorité.

Le néo bouddhisme, comme d’autres cultes, connaît donc ce destin en Occident : il est de moins en moins cette sapience ressourcée au cœur de l’individu. Mais il est de plus en plus pratiqué comme une discipline de groupe, un conditionnement collectif, afin de proposer aux nouveaux adeptes, à défaut de spiritualité paisible, individualisée et unique, des effets spéciaux et la suggestion que permettent les synergies collectives au cours de rituels répétitifs ou d’intenses réunions de fidèles.

Bien entendu on ne connaît pas précisément l’efficience, ni les rouages subtils de ces effets de groupe. En revanche on peut supposer que s’ils sont spécifiques, ils ont aussi sans doute des points communs avec les effets constatés dans d’autres groupes, que ce soit au théâtre, dans les meetings politiques, les stades, les concerts… pour ne donner que quelques exemples qui nous sont familiers en Occident. Bref, le néo bouddhisme sait utiliser la psychologie des groupes, et a réussi l’exploit de faire de la sagesse à peine austère qu’est le bouddhisme du spectacle vivant, afin d’attirer et de séduire.

Notre hypothèse est que le néo bouddhisme est en réalité une industrie, régie par des lois économiques plutôt que morales ou spirituelles, mettant en œuvre une technologie de l’assujettissement des personnes au travers d’un système de moyens subtils, issus d’une antique expérience religieuse. Cet assujettissement passerait par des effets spéciaux agréables rendant les adeptes dépendants de sensations psychosomatiques souveraines, obtenues au contact de ces groupes, de leurs figures d’autorité et de leurs mises en scène spirituelles.


Le bouddhisme n’a pas toujours été un spectacle

Evoquons en quelques mots un exemple parmi ces anciennes expériences religieuses sur lesquelles se basent diverses formes de néo bouddhisme pour obtenir une légitimité, avec le bouddhisme de tradition himalayenne, un tantrisme bouddhique.

Par le passé, certains parmi les yogis les plus expérimentés pouvaient harnacher le pouvoir des techniques de subjugation et de séduction du tantrisme bouddhique. Parce qu’ils avaient éprouvé les limites de la vie, en frôlant parfois la mort, parce qu’ils connaissaient les conditions d’ascèse prolongée, et qu’ils avaient reçu dans une continuité culturelle au Tibet une éducation austère et de qualité, certains de ces hommes étaient capables de maintenir les méthodes et les systèmes du tantrisme dans une éthique et une compréhension correctes.

Plusieurs de ces lamas, souvent choisis par leur propre maître, eurent la possibilité de venir en Occident depuis l’exil, après l’occupation chinoise de leur région autonome. Ce sont ces ambassadeurs, choisis souvent pour leurs qualités et non par leur naissance, qui ont fondé le tantrisme bouddhique en Europe. Et c’est l’exceptionnel rayonnement de leur exemple qui a attiré les premiers disciples européens et dissipé les doutes.

Mais le temps a passé, trois décennies environ, ces maîtres sont morts depuis. Il n’existe plus aujourd’hui les mêmes conditions éducatives ou environnementales pour l’éducation de tels enseignants capables de contenir les excès de pouvoir et de fascination auxquels peut encourager un système cultuel basé sur la libération des forces pulsionnelles d’Eros et de Thanatos.

Ayant vécu dans des cavernes d’altitude, dans le froid, le vent, mais aussi dans la chaleur, la faim et la soif, plusieurs de ces yogis étaient en quelque sorte allés au-delà de la fascination et des limitations des pulsions de vie et de mort. Ils avaient littéralement usé toute ambition personnelle sur le roc. Leur initiation n’était pas de celles qu’on obtient seulement dans un temple en étant touché par les mains d’un instructeur ou par l’un de ses objets rituels. Leur « initiation » à la vie était terriblement réelle, car elle avait été à certains moments de leur existence la rencontre prolongée avec la conscience, l’amour, le mystère, la transcendance et la mort dans une totale solitude.

Dans ce sens le Tibet était un sanctuaire où ces expériences avaient pu être maintenues, transmises et pratiquées de génération en génération. Mais aujourd’hui, comme nous l’avons écrit plus haut, ces maîtres, du moins en Occident, on disparu. Ces environnements propices à la transmission ne sont plus là. Ces grandes familles spirituelles et leur savoir faire éducatif se sont dispersées, leurs lignages se sont fractionnées et souvent interrompu. Et en l’absence des derniers vieux maîtres du tantrisme bouddhique, ce qui pouvait être au Tibet une voie d’expérimentation, voire de sagesse, risque en Occident de connaître des dérives, dans le vide d’autorité morale qu’a laissé la disparition de ces vieux lamas…


Du bouddhisme au néo bouddhisme

Quelles déviances risquent alors de se produire dans le cadre cultuel de certaines traditions néo bouddhiques ?

Voici une image très imparfaite pour introduire notre propos : on peut utiliser la connaissance de la physique nucléaire pour produire de l’électricité dans une centrale, ou pour produire avec le matériau radioactif une bombe atomique. Certaines installations d’enrichissement, certaines connaissances et certains laboratoires peuvent être nécessaires aux deux démarches sans qu’on puisse décider s’ils serviront ensuite à une centrale productrice d’énergie ou à une redoutable arme de destruction massive.

Ainsi certains vieux yogis du tantrisme bouddhique ont-ils laissé en Occident des éléments culturels et cultuels profonds qu’ils avaient utilisé pour faire le bien autour d’eux. Conscients de la puissance de leurs méthodes, ils n’en avaient pas fait usage pour s’enrichir ou pour dominer. Mais ce qu’ils ont laissé aux disciples, un peu comme une installation d’enrichissement d’uranium, peut servir aussi dans d’autres directions. Et c’est seulement le niveau d’éthique et d’éducation de ceux qui en ont reçu la transmission qui fera la différence.

Mais quel est donc cet héritage profond du bouddhisme himalayen, qui tel un Janus à deux visages, peut être bienfaisant ou nocif, selon l’éthique de ceux qui le pratiquent ? C’est en un mot l’émotion spirituelle. Les techniques du tantrisme bouddhique explorent la libération de l’émotion dans sa nature profonde à l’aide de techniques de visualisations, mais aussi de récitation et de contemplation. Mais si l’émotion spirituelle peut ainsi être libérée et devenir une expérience de sagesse, les mêmes outils de visualisations peuvent aussi l’utiliser pour tenter de rendre efficientes ses émotions ou de manipuler celles des autres.

Par exemple se visualiser comme un protecteur courroucé du panthéon tantrique donne une sorte d’impression d’imperturbabilité. Le lama peut s’en servir face à un disciple agité pour ne pas se laisser entraîner par les émotions conflictuelles de ce dernier et pour ainsi mieux l’accompagner sans se laisser envahir par les perturbations qui agitent l’esprit du disciple. C’est un usage acceptable. Mais la même visualisation de soi comme un protecteur courroucé peut être utilisé de manières très différentes : en imposer aux autres, tenter de les dominer, voire imaginer lacérer l’autre à coups de hachoir, puisque cette visualisation comporte le maniement d’un tel attribut !

On le voit les pires visualisations sont possibles, et nul doute que depuis des siècles tout ou presque a déjà été essayé... Et seule l’éthique, l’éducation et l’expérience de celui qui pratique ces méthodes fera la différence. Mais ceci n’est qu’un modeste exemple destiné à suggérer que, vidée de son éthique, de son expérience et de son éducation, la pratique du tantrisme bouddhique sans ses meilleurs yogis peut être le support de nombreux dérapages néo bouddhistes. En voici quelques-uns :

La clef du néo bouddhisme est de susciter une émotion spirituelle, une sensation très recherchée par les Occidentaux en mal de spiritualité. Les nouveaux adeptes prennent ce transport agréable pour une sorte de preuve de l’efficacité spirituelle de cette voie. L’émotion spirituelle peut être ainsi produite par le groupe mais elle ne cesse pas pour autant lorsque le disciple rentre chez lui. Là, lorsque la personne est loin du temple, la répétition de prières et de formules convenues prend le relais de la présence physique communautaire et de ses figures d’autorité.

L’adhésion des disciples est intensifiée à dessein en faisant de sa dévotion au(x) gourou(s) de l’institution une des bases de son nouveau lien social. C'est-à-dire qu’il est offert au disciple de se dédier à tout instant, mentalement, émotionnellement et activement au maître et à ses assesseurs, en affirmant que ce sacrifice (appelé « offrande corps, parole, esprit » dans certaines écoles) est indispensable à l’apprentissage de la pratique du bouddhisme.

De plus l’esprit critique et le doute, portés tant sur soi-même que sur les cadres de l’organisation, est découragé explicitement. Le disciple doit renoncer à évaluer l’outillage comportemental qu’il est invité à adopter, ainsi que le comportement éthique des dirigeants de l’institution, pour être un bon adepte. Il ne lui est ainsi plus laissé aucune chance de déjouer l’efficacité du système cultuel en entonnoir mis en place au niveau tant collectif qu’individuel.

Pour ceux des disciples qui adoptent intimement cet arsenal comportemental, c’est souvent le début d’une nouvelle addiction subtile, un nouvel habitus dont ils auront plus de mal à se passer que de la cigarette, du tétra-hydro-cannabinol, des médicaments psychotropes ou de l’alcool. On note d’ailleurs dans cette nouvelle génération d’adeptes que certains consomment aussi du cannabis, cumulant les deux addictions, en complète contradiction avec l’enseignement bouddhiste. Quant à l’alcool il est souvent utilisé pour accrocher les fidèles aux rituels collectifs d’offrande (« tsok »), où il est parfois distribué en abondance. Ainsi la toxicodépendance se cumule parfois avec la dépendance à tel ou tel culte néo bouddhiste.

Mais revenons à cette néo culture de l’émotion spirituelle. La création et l’entretien de leur nouvelle dépendance s’accomplit et se prolonge alors pour les adeptes par des programmes préétablis de conditionnement et de renforcement, par le rabâchage de mantras ou de formules dévotionnelles, par l’intensité de visualisations, ou par des séries interminables de préliminaires comportant par exemple plusieurs centaines de milliers de répétitions et visualisations synchronisées. Bref un effacement de la volonté individuelle et une clôture rapide de l’inconscient sont proposés comme la voie. Ces outils comportementaux peuvent en effet être aussi conditionnant que pacificateurs, selon le contexte et les conditions dans lesquels ils sont mis en œuvre.

Pris dans toutes ses nouvelles obligations rituelles, dévotionnelles, cultuelles, il ne reste désormais plus beaucoup de temps au disciple pour méditer, pour établir des relations saines avec ses semblables, pour se consacrer aux autres dans sa vie quotidienne, ni encore moins pour établir la tranquillité intérieure naturelle. Bref, au nom du bouddhisme, au nom de sa liberté naturelle de l’esprit, le néo bouddhisme a substitué une emprise… Et l’ironie est que ce nouveau joug organisationnel et cultuel est volontaire. Il est donc d’autant plus difficile à ôter que l’adepte est invité ainsi à devenir le geôlier tant de ses condisciples que de lui-même.


Promiscuité et clôture de l’inconscient

Le bouddhisme est au départ un chemin individuel d’émancipation et d’autonomie, c’est du moins de cette manière que son initiateur le bouddha Sakyamuni l’a vécu et proposé. Les moines de son temps chérissaient ce qu’ils appelaient « l’idéale solitude » pour pratiquer la méditation. Les lieux qui étaient utilisés étaient généralement des espaces libres, voire des lieux déserts, que ce soit au pied d’un arbre, sur une meule de foin ou de paille, dans une anfractuosité du rocher, ou dans la forêt primaire… Faire du bouddhisme une sorte de conditionnement intensif, basé sur les effets d’une uniformisation collective et sur la prégnance du groupe, c’est exactement inverser le sens de sa pratique.

Ainsi dans cet ermitage payant récemment construit près d’un monastère à l’intention des salariés et des personnes issues de la société civile, on a resserré les chambres les unes contre les autres, disposé deux lits par chambre, et l’isolation acoustique a été négligée. Résultat : on a affaire davantage à une sorte de colonie de vacances ou d’internat d’été qu’à un vrai ermitage permettant l’expérience autonome de la spiritualité.

Mais en serrant les adeptes les uns contre les autres, la communauté néo bouddhiste atteint plusieurs objectifs. Elle prétend faire travailler les personnes sur leurs ego grâce à la friction que cette promiscuité engendre. Mais en réalité elle conditionne plus efficacement, elle essaye d’estomper les caractéristiques distinctives des énergies individuelles, elle ôte l’espace et la distance qui permettrait à chacun de disposer de tout son libre arbitre, bref elle contrôle mieux les ouailles et elle les transforme à son image et à sa ressemblance.

Les promoteurs de ces dispositifs affirment que c’est leur propre maître, un sage moine tibétain, qui encourageait à la clôture des retraitants dans un groupe afin qu’en dépassant le conflit, en ne pouvant le fuir, chacun apprenne à mieux s’observer et se comprendre, et que sur la durée chacun se pacifie vis-à-vis des autres. Certes.


« Ermitage collectif » : un oxymore aujourd’hui

Mais ce que ces promoteurs d’aujourd’hui oublient de mentionner c’est que le vieux tibétain avait l’expérience des retraites closes dans le Kham dans les années 1930 et non dans l’Europe des années 2000 à 2010. Ses camarades étaient de placides fils de bergers nomades, jeunes, habitués à vivre sous la yourte, avec une nombreuse fratrie. Plus menus, ils faisaient peut-être en moyenne vingt kg de moins que les retraitants allemands d’aujourd’hui, et pour ce qui est de leur taille mesuraient peut-être vingt centimètres de moins… Nos jeunes fils d’éleveurs khampas de 1930 n’avaient presque pas de barbe au visage, ni de poil sur les bras. Ils arboraient des visages relativement doux et juvéniles. Et quand ils élevaient le ton cela n’avait rien à voir avec, disons, la colère d’un Teuton de 2 mètres élevé au hard rock heavy metal et consommateur occasionnel d’amphétamines. Ces jeunes retraitants tibétains n’avaient pas été nourri de séries télévisées, ni de cinéma américain violent, ne savaient pas ce qu’était une automobile, ni une console de jeux. Les inviter à se clore avec quelques camarades avec lesquels ils avaient déjà vécu longuement au monastère pour trois ans de plus n’était pas un défi insurmontable. Mais vouloir mettre dans ce même espace confiné d’un « ermitage collectif » des personnes physiquement et émotionnellement beaucoup plus volumineuses, beaucoup plus agitées, contradictoires et aussi beaucoup plus complexes, récemment venues d’horizons divers sans toujours bien se connaître les unes les autres, n’est pas du tout la même chose, et ne peut pas donner les mêmes résultats.

Cela revient à mettre dans une cocotte minute nos adeptes occidentaux. Cette promiscuité excessive revient à créer des frictions, à faire s’interpénétrer constamment les espaces, les pensées et les émotions de chacun, bref, à créer ce que les éthologues appellent un cloaque comportemental générant du stress.

Et le résultat est que cette friction excessive peut alors abraser les qualités les plus subtiles et délicates des personnalités, uniformiser, affadir les caractères, et ôter le rayonnement particulier des personnes qui n’ont nulle part où aller pendant trois ans pour se retrouver enfin vraiment seules et se ressourcer. Ce sont les plus durs qui font leur loi, et qui font souffrir les plus délicats et les plus sensibles, rapportent d’anciens retraitants européens à l’issue de l’expérience des trois années de retraite collective close.

En revanche à la sortie tout le monde est plus ou moins essoré, lessivé, uniformisé, pense plus ou moins pareil, et récite la même leçon. Les militaires connaissent bien ces techniques utilisées dans la formation des commandos. Et il est probable que ce n’est pas vraiment ce que le bouddha avait en tête quand il a rencontré ses premiers disciples…


Les meilleurs disciples sont déjà partis

Les méditants flamboyants, libres et extravertis des décennies passées ont, pour beaucoup, déserté. Ils ont tiré les bilans d’une vingtaine, voire d’une trentaine d’années d’engagement. Et ces bilans sont souvent mitigés, voire sans illusion. Ils n’ont d’ailleurs aucune bonne raison de rester, dans la mesure où les vieux maîtres asiatiques authentiques qui avaient su éveiller, il y a plusieurs décennies, leur confiance et leur enthousiasme, ont disparu.

Après la mort des vieux sages, les anciens disciples ont vu changer leur communauté, à laquelle ils avaient par le passé donné souvent de leur temps, de leur argent, de leur travail et de leur confiance.

Et certaines sont devenues, en quelque sorte, des organisations d’inspiration néo bouddhiste en quelques années seulement. Les disciples expérimentés se sont retirés discrètement, ne parlant de leur déception qu’à quelques amis, et encore à demis mots

On a noté autour d’une lamaserie, récemment, de nombreuses ventes de maisons appartenant à des disciples de longue date qui ont repris leur liberté. Le vieux maître est mort voici quelques années, et depuis le turn over des disciples s’est confirmé. L’un d’entre ces disciples s’est même réinstallé, à dessein, à proximité d’un monastère catholique après plus de trente années d’engagement bouddhiste.

Ces disciples déjà âgés et éprouvés faisant défaut, ne finançant plus les œuvres de ces organisations, et n’y contribuant plus par leur bénévolat ou leur engagement personnel, ils sont remplacés au sein de ces communautés en recomposition par des personnes plus jeunes, plus introverties, peut-être moins bien configurées dans leur vie intérieure, plus fragiles, en quête de repères, et de prise en charge affective et morale.

On est passé d’une génération de sympathisants bouddhistes qui apportait leur propre richesse individuelle aux communautés, et les enrichissaient de leurs différences, à des communautés néo bouddhistes désormais très bien implantées, ayant été dotées de moyens de conditionnement collectif et qui se proposent d’effacer le singularités, de fédérer les énergies et de diriger des esprits dociles et des personnalités soumises.

Bref, si la statue dorée y sourit toujours, certains temples modernes semblent (bientôt) désertés par l’antique sagesse… Le bouddhisme disparaît, il est vrai, avec le mode de vie traditionnel en Asie ; alors place au néo bouddhisme en Occident ?

Le néo bouddhisme a le discours et les apparences du bouddhisme, mais il vise au développement de ses organisations, pour l’enrichissement et le prestige des quelques hiérarques qui les contrôlent jalousement, tandis que le développement spirituel des personnes n’est plus qu’un discours, qu’un alibi, qu’un prétexte, qu’une langue de bois, qu’une variable d’ajustement. Les énergies spirituelles des disciples y sont une ressource consommable par le projet organisationnel.


La fin de la gratuité

Car pour vivre, tout simplement, le bouddhisme il n’est même pas nécessaire d’aller dans un « centre du dharma » comme voudraient pourtant nous le faire croire certains de leurs nouveaux promoteurs... Il n’y a besoin de rien de payant au contraire. Juste ces ingrédients gratuits - que sont l’air, l’eau, une nourriture simple, l’espace, la solitude, la nature, le silence, la paix intérieure et surtout quelques vrais amis - sont bienvenues pour s’asseoir et méditer.

Même pas besoin d’un coussin spécial, le safu en coton, puisque le bouddha a atteint l’éveil assis sur quelques poignées d’herbe kusha qu’on lui avait données. Mais cela – cette gratuité - vous ne la trouverez pas beaucoup dans les « centres » néo bouddhistes où l’on fera payer au client une adhésion, payer des enseignements, payer parfois des méditations, payer des initiations publiques, payer des textes rituels, payer des bibelots à la boutique comme ces rosaires rituels appelés « mala », et même payer le prix d’une pension d’hébergement pour avoir le droit d’y travailler gratuitement…

On pourrait croire que ce n’est pas si grave, qu’après tout ce n’est qu’un reflet en miroir du monde d’aujourd’hui. Certes, mais il ne faut pas négliger le prix humain ou plus simplement les profondes déceptions individuelles que ce néo bouddhisme engendrera peut-être demain.


Absence de prévention et de contraception

Prenons l’exemple de quelques jeunes bénévoles travaillant pour une de ces nouvelles lamaseries reconstituées en Occident. On leur suggère implicitement que la chasteté et l’abstinence sont la voie royale, puisque les drouplas et les eurolamas qui les entourent font la promotion de ce mode de vie…

Alors nos vaillants bénévoles font de gros efforts, prennent parfois des voeux de chasteté pour une période déterminée, et au quotidien s’abstiennent de relations sexuelles dans ce milieu qui les décourage.

Puis ce qui doit arriver arrive : après quelque rituel collectif trop arrosé ( « tsok »), car de l’alcool « consacré » y est servi, parfois en abondance, les bonnes résolutions volent en éclat. Et deux chastes bénévoles, garçons et filles, se retrouvent parfois pour apaiser leurs tensions et leur désirs accumulés pendant plusieurs mois, voire plusieurs années.

Dans la précipitation, la culpabilisation et l’imprévoyance, ces partenaires malgré eux copulent ici hâtivement, à la sauvette, parfois même dans un buisson derrière le temple, sans préservatif ni contraception. Car bien entendu ni l’un ni l’autre ne sont bien vus près du monastère. Et contrairement à la société civile où l’on dispose de distributeurs de préservatifs à 20 centimes d’euro dans chaque lycée de France, on préfère là se voiler la face. Aucune prévention, aucune contraception, c’est comme au dix-neuvième siècle.

Résultat, chaque année ou presque : des jeunes adeptes qui découvrent, à leur corps défendant, qu’ils sont bientôt pères ou mères, aucun n’étant prêt pour ces responsabilités, ni ne les ayant désirées et encore moins choisies.

L’ironie et que ces jeunes hommes et ces jeunes femmes étaient épris d’autonomie, de sainte solitude et de liberté. C’est au nom de ces aspirations qu’ils étaient venus vers le monastère, méditer et pratiquer la voie de l’ascèse individuelle. Ils se retrouvent avec un bébé en gestation et leur rêve de voyage spirituel tombe en lambeaux. Merci qui ?

A chaque fois c’est à peu près pareil pour ce qui s’ensuit. Nos disciples embarrassés viennent prendre conseil auprès de leur eurolama attitré, celui qui fait office pour eux de guide spirituel au monastère. Ils lui avouent, la tête baissée et l’air honteux qu’ils ont eu des relations sexuelles. L’eurolama d’un air digne, compatissant, sévère et à peine ironique (se disant tout bas « voilà bien le samsara ! »), leur suggère de ne pas recourir à l’avortement, de quitter le clos monastique et d’élever l’enfant, tout cela encore au nom du bouddhisme et de ses valeurs de respect de la vie. Ouste ! « C’est votre karma » ajoute-t-il généralement, et pour tout viatique, à l’attention des deux adeptes dont le visage a blêmi…

Leur rêve de vie libre et indépendante est brisé. Il ne leur reste comme cadeau de cette vie spirituelle avortée que les couches à changer, les tétées, les courses au supermarché et les traites à payer pour de longues années. C’est comme cela que se sont finies bien des vacances spirituelles dans une de ces communautés proprettes aux parterres de fleurs soigneusement binés… Ces apparences sont souvent trompeuses… La réalité qu’ils découvrent est cruelle et ses conséquences pour leur projet de vie, irréversibles.

Voilà comment le néo bouddhisme, s’il présente les apparences du bouddhisme, est en réalité exactement le contraire, comment il inverse l’utopie spirituelle chez ceux qui ont la faiblesse d’y croire quelques années… Avant d’être broyés dans leurs aspirations les plus profondes, et de se retrouver, nouveaux pauvres, papas et mamans, sans situation, alors qu’ils rêvaient d’un destin librement choisi et assumé comme les moines du Bouddha en leur temps.


Bientôt des « Class actions » à la française ?

Tandis que le législateur français étudie actuellement la possibilité de permettre le recours aux « class actions » à l’américaine, ces actions collectives en justice, on peut se demander si certains gourous tantriques d’aujourd’hui ou de demain et certaines organisations néo bouddhistes ne seront pas un jour sur le banc des accusés.

Avec la possibilité de se fédérer, les adeptes déçus, trompés, abusés, voire détruits, ou les familles de victimes pourront se sentir encouragés à faire entendre leurs voix. Pourront-ils collectivement demander réparation pour les dommages qu’ils ont subis ? C’est encore une autre histoire… Mais il n’est pas impossible qu’à l’échelle de quelques décennies on en entende à nouveau parler, tant les prises de conscience sont aujourd’hui rapidement en marche dans la société de l’Internet et de l’information…

Un bon connaisseur de ces milieux suggérait discrètement que les « arnaqués du dharma » (ce sont ses mots) qui ont travaillé des années durant sans contrepartie pour les oeuvres et le prestige de certaines communautés puissent ainsi se regrouper pour faire valoir leurs droits. N’ayant pas cotisé aux caisses sociales, mutuelles et de prévoyance pendant toutes ces années de labeur gratuit, c’était le sacerdoce qu’on leur proposait alors, certains se retrouvent sans ressources à la veille de l’âge légal de la retraite.

Avec les « class actions » à la française, pourraient-ils demander à être indemnisés pour ne pas regretter d’avoir tant donné, comme le leur demandaient leurs maîtres ? Ces derniers aujourd’hui roulent, pour certains, dans des berlines japonaises et mènent une vie confortable, tandis que parmi leurs anciens bénévoles, âgés désormais, d’autres sont en dessous du seuil de pauvreté et qu’en plus ils n’ont jamais atteint l’éveil spirituel qu’on leur avait tant fait miroiter…